JESUS CAMP – La Croisade des Enfants

Arte, dans sa soirée Thema du mardi 20 septembre 2011, a diffusé un documentaire intitulé « Jesus Camp » datant de 2006 (Oscar du meilleur documentaire en 2007) et qui a enflammé les jours suivants quelques blogs et murs Facebook.

« Effrayant » était le maître mot, je le concède d’ailleurs volontiers. Dans un premier temps, il est certain que voir ces enfants pleurer, hurler le nom de Jésus, proférer une foi sans faille au créationnisme et croire en la nécessité d’entrer en « guerre » a de quoi donner froid dans le dos.

Un documentaire étant un objet visuel, il est tout à fait légitime de l’observer comme lieu de mise en scène. Certes, il n’y a pas lieu de contre-argumenter (ce n’est pas le but, et cela serait malvenu) mais bien d’observer comment les réalisateurs ont décidé de présenter leur sujet.

La résultante d’une ère de terreur

Replaçons le film dans son contexte historique : il paraît donc en 2006 sous le gouvernement Bush, cinq ans après les événements du 11 septembre 2001 et la révélation du terrorisme islamiste. Un précédent documentaire qui fut diffusé en 2005 sur France Télévision dans Envoyé Spécial, Les Fous de Dieu, nous fit découvrir l’existence d’écoles coraniques radicales endoctrinant des enfants pour un prochain Jihad.

Dans le même temps, le cinéma américain mettait en avant des films qui remettaient en cause la réalité du monde, Matrix (1999) en était un signe avant-coureur. Rappelez vous de la sophistication de Mullholand Drive (2001), du voyage temporel de Donnie Darko (2001), du réveil de la Bête de Cloverfield (2008), de l’héroïsme ambigu de Batman Begins (2005)…

A la télévision, même constat: le monde était devenu fou et seul l’homme de conviction triomphait, quelque soit sa morale: 24 heures Chrono (2001), Prison Break (2005), The Shield (2002), Dexter (2006), House M.D. (2005)…

Beaucoup de commentateurs ont parlé d’ère de terreur, pointant du doigt les médias, les rendant responsables de l’impression d’apocalypse constante. L’émotion aurait pris le pas sur la raison. L’image véhicule une réalité du monde que le quidam ne peut percevoir, même si celui-ci en a été alerté. Étrange paradoxe. Mais trêve de digressions.

« Une guerre culturelle »

Images de routes, une voix off annonce la démission d’un juge de la cour suprême. D’autres voix off (non-identifiées pour nous autres européens), insistent sur le rôle de la religion et de la politique. Il semble que la nomination d’un juge par la Maison Blanche est imminente et que des lobbys chrétiens espèrent que le Président Bush, Croyant déclaré, désignera un chrétien assumé.

« Guerre culturelle », « reconquérir l’Amérique », les mots sont lancés. Ce sont les termes des évangélistes que dénoncent des chrétiens modérés.

Viennent des enfants grimés en guerriers. Les garçons peinturlurés de vert, comme on imagine les GI que Bush a envoyé sur le terrain, et les filles avec quelques traits noirs, comme les squaw des tribus amérindiennes. Danses tribales, bâtons en mains : « Répandons la parole du seigneur ».

Poses iconiques en diable (sic), on assiste médusés à cet improbable spectacle. Les différents plans insistent sur les enfants de la salle. Pour les plus cinéphiles d’entre vous, on pense directement aux Révoltés de l’an 2000 (1976) de Narciso Ibanez Serrador, aux Enfants du Maïs de Stephen King (in Danse Macabre) pour les gros lecteurs. « Guerre culturelle », on vous a dit, non ?

Les vingt-cinq premières minutes du documentaire présentent quelques personnages que nous suivrons, dont Becky Fisher, ersatz de Christine Boutin d’une centaine de kilos de trop qui, s’agitant en tous sens, déclare : « Parmi les chrétiens, il y a trop d’adultes gras et paresseux [qui] ne veulent pas renoncer à leur dîner. » (6’46).

Cette femme dirige toute son énergie vers un auditoire presque exclusivement constitué d’enfants de moins de dix ans. Et lorsque ceux-ci sont accompagnés de leurs parents, ils se doivent de réagir comme on leur a appris (6’18).

Elle rappelle que les musulmans inculquent les traditions à leurs enfants dès leur plus jeunes âges (7’03) : regards apeurés. Premier élément de culpabilisation que nous retrouverons dans le camp proprement dit. Pas d’hypocrites dans l’armée de Dieu (34’46) !

Parmi les enfants, il y a le petit Levi. Prêcheur convaincu qui, bien qu’obéissant en une foi quasi aveugle, tient un discours parfois raisonné et touchant, convaincu que nous devons tous nous libérer du faux-semblant (52’00). Pour les habitués de La Petite Maison Dans La Prairie, on se rappellera des épisodes concernant les prêcheurs et faiseurs de miracles qui font partie intégrante de la mythologie américaine, ce qu’a fort bien rappelé Paul Thomas Anderson dans son mémorable There Will Be Blood.

Un autre enfant, petit blond malingre, aura aussi retenu l’attention en déclarant sa difficulté à croire en Dieu, en pleurant devant une bible et un billet de un dollar (?) (38’35). On le suivra le reste du documentaire fermant les yeux, bras levés vers le ciel ou implorant, tandis qu’une gamine de trois ans lui tend un mouchoir. Ce seront les seuls mots de lui que nous entendrons mais les réalisateurs reviendront souvent vers lui, observant sa détresse.

C’est là ce que j’aurais retenu des discours rapportés, les autres reproduisant ces mêmes idées à travers différents mots et syntaxes. Nous aurons bien évidemment le discours classique sur le créationnisme et une argumentation sommaire sur le fait que la science ne prouve rien (14’01). Rien de nouveau de ce côté là.

Un travail de sape

Quelques images retiennent l’attention . Plans Cut sur l’image du drapeau américain puis sur un pylône Mac Donald’s (23’18). Ensuite un oiseau d’argile à la même hauteur qu’une voiture garée au loin (23’29). Les idées (la nation, la liberté) cohabitent grandement avec le consumérisme (la voiture – fleuron de l’industrie américaine et l’impérialisme culinaire). Cette amorce discrète introduit la séquence centrale.

En effet, les quarante minutes suivantes se concentrent sur l’endoctrinement en lui-même, dans le Jésus Camp qui, ironiquement, se situe à Devils Lake (Lac du Diable) dans le Dakota du Nord. Le décor principal en sera une énorme salle à l’allure de bateau renversé (l’Arche de Noé?) où notre prêcheuse adipeuse prie le seigneur pour que le micro et le powerpoint fonctionnent (29’02).

Voilà qu’à l’assemblée, il est question d’Harry Potter (33’56). C’est un sorcier, donc c’est le mal ! Un seul enfant avouera avoir vu les films sous le regard suspicieux de ses camarades. Interdit aussi de se raconter des histoires de fantômes avant de dormir (38’18) ! Travail de sape mémorable où toute tentative d’imagination est réprimé. Les enfants braquent leurs torches sur l’adulte – Blair Witch attitude. Les enfants se taisent, les mines se grisent.

Avec la culpabilité, il y a le sang du Christ qui est constamment mentionné. Le rouge domine. On inscrit le mot « Life » sur ses vêtements (55’02). Les évangélistes étant anti-avortements, ils montrent aux enfants de petits fœtus de plastiques et leur font promettre de s’engager à protéger la vie. Pas de négation possible.

Le politique prend le pas sur la foi lorsque qu’arrive un Président de carton grandeur nature qu’on révère comme un saint (53’42). Malaise d’une colère latente qui explose lorsqu’on leur demande de casser des tasses, symboles des ennemis du Christianisme.

Becky Fisher sait qu’il est question d’images et de slogans. C’est ainsi qu’elle amène ces enfants à son discours et que l’on rejoint l’idée véhiculée par les plans précités. Ken et Barbie seront Adam et Eve (39’55), les jouets seront utilisés pour convaincre de l’existence de Dieu. Les jouets sont des outils de propagandes. Le sang et la violence sont omniprésents (des lettres de sang pour une plaquette concernant le pêché (39’16), un ballon transparent (qui fait très capote, d’ailleurs !!!) pour signifier l’âme (40’30)).

Une autre réalité

La réalité se déforme, à l’image des croix qui parcourent le documentaire : d’abord droites puis de plus en plus tordues (62’20) jusqu’à ne plus devenir que des images de fonds (64’52) lors du discours du Pasteur Ted Haggard, célèbre évangéliste, conseiller du président Bush. Le petit Lévi serre la main de cet homme important, il y a comme une passation de pouvoir : La nouvelle génération qui va changer le monde.

En voix off, terminant sur cet homme plaisantant face caméra sur le besoin de repentir, on nous annonce la nomination d’un juge «qui incarne toutes [leur] valeurs chrétiennes ».

Mais qui, des réalisateurs ou de leur sujet, est sorti grandi de ce documentaire ? Les uns repartent avec un Oscar, les autres avec l’assurance de transmettre leurs discours. Chacun en ressort finalement grandi – c’est, en tous les cas, mon impression finale.

L’effroi que beaucoup ont ressenti provient certainement de cette foi inébranlable qu’ont ces enfants. Une foi terrible, parce qu’elle n’ignore pas l’idée de guerre, de bataille, de certitude. Et l’on se surprend à avoir peur de ces petits êtres. Mais, moi, je ne peux m’empêcher de penser à ces colonnes d’enfants au XIIIème Siècle, parties d’Allemagne et de France pour défendre la Terre Sainte, la foi au cœur, qui ont fini esclaves sur une terre inconnue.

Dieu n’était pas avec eux. (Mais ça ferait une chouette histoire ! – Et même un très bon film…).

JESUS CAMP

de Heidi Ewing et Rachel Grady

Rediffusion le 29 septembre 2011 à 14h35 sur ARTE

– Vidéo disponible sur arte.tv durant encore quelques jours:

http://www.arte.tv/fr/Comprendre-le-monde/Jesus-Camp/4073136.html

– En complément, un excellent article des Inrocks sur le cinéma américain post 9/11:

http://www.lesinrocks.com/cine/cinema-article/t/69929/date/2011-09-09/article/11-septembre-2001-dix-ans-de-cinema-americain-commentes/

Captain Mc Aaron

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5 réflexions au sujet de « JESUS CAMP – La Croisade des Enfants »

  1. Beaucoup de cogitations à la lecture de cet article, faudra que je le relise à t^te plus reposée et que je vois le doc…Ca fait froid dans le dos et pourtant, comme tu le dis si bien à la fin, c’est pas du ciné….

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