Le Chant des Sirènes – ORELSAN de Peter Pan à Homère

C’était mieux avant

Je n’ai jamais été véritablement fan de rap français, même si des albums comme Paris sous les bombes de NTM et L’école du micro d’argent de IAM avaient vraiment éveillé mon intérêt. Phrasés uniques, punchlines efficaces, des univers forts pour l’un et l’autre. C’était travaillé, il y avait du texte, et une subversion qui n’était pas omniprésente comme ce peut l’être aujourd’hui (la subversion est si présente dans les albums de rap qu’elle n’éveille qu’un intérêt poli, voire un amusement moqueur lors des clash entre rappeurs – je vous conseille cette vidéo – contenu explicite, gaffe avec les mômes ! – ça vaut son pesant de cacahuètes !).

 Un nouveau souffle ?

Ces derniers temps, quelques chansons de Médine (dont 17 octobre), m’avaient vraiment enthousiasmés. C’était la découverte d’un art consommé de conteur, qui donnait au rap un équivalent aux chansons à textes révérées par les générations précédentes.

A ce titre, je vous conseille vivement de vous procurer Table d’écoute.

Puis je découvrais Orelsan.

Perdu d’avance

Apparu sur Internet fin 2000 avec une chanson-blague très TTC (même si Orelsan affirme le contraire), Saint Valentin démontait avec humour et vulgarité les rapports amoureux – usant de phrases violentes (le barbarisme « se faire marie-trintigner » est éloquent mais diablement efficace), et dénonçant les nouvelles pratiques sociales (la caméra, youtube, les sexe-tapes). Clip maison, décor acidulé, chérubin black d’une centaine de kilos – le petit gars se trimbale déjà un univers bien à lui.

Premier album en 2008 : Perdu d’avance.

L’album est diablement séducteur et cohérent. Léger et grave, il tourne en boucle sur la platine. Musicalement inspiré, ça reste en tête, ça colle au texte. Le désœuvrement, la dépression, la compétition sexuelle sont les thèmes abordées avec humour, ironie et cynisme.

Etoile Invisible pose les bases. Mélodie mélancolique, son de pluie. Orelsan présente sa déprime, se met en scène. Une capacité à douter de lui-même touchante, à se mettre plus bas que terre. C’est si rare dans le rap où l’égo est souvent démesuré. Dans la même veine,  Perdu d’avance, Courez, courez ou même Différent permettent de saisir une personnalité complexe.

Dans Changement, une autre facette d’Orelsan apparaît : sale gosse, ado attardé dont la vie est centrée sur le sexe, les consoles, l’Internet, la course à la célébrité. Analyse fine des changements de la société, des générations. C’est Alice qui s’incruste avec son lapin blanc. Par petites touches, il dépeint notre monde. Il poursuit sa réflexion dans No Life (« Qu’est-ce qu’on en a à foutre du futur quand on comprend pas le présent ») et achève de convaincre de l’intelligence du propos.

Critique et acerbe, il l’est aussi sur Soirée raté. La vie de province, le samedi soir. Une soirée trop arrosée qui sera fatalement la même que les précédentes. Toujours le « je » de rigueur, regards acérés sur les fêtards. Sa façon de se raconter, complètement décalée, touche tant elle est vrai. Storytelling efficace, véridique par l’omniprésence du « je » que l’on retrouve sur Pour le pire, délicieux de cynisme et de vérité. Une vrai réussite, moins accaparé par le doute existentiel du chanteur. On pense aux loosers magnifiques tel Buchowski, la soif de sexe et d’écriture d’Henry Miller, la dépression de Virginia Wolfe. Rebelotte dans 50 pourcent qui ferait passer Colonel Reyel pour un évangéliste de bas étage (il l’est ?).

Gros poisson dans une petite mare parle aux enfants des gens qui se donnent trop d’importance. L’acuité de son regard fait de nouveau mouche. Il y a plein de gros mots, mais c’est surtout terriblement bien écrit, le rythme est maîtrisé, une mélodie réussie porté par des voix d’enfants.

Logo dans le ciel. Orelsan tente de mettre son ego à bonne hauteur, mais ses références restent celle des dessins animés du Club Dorothée. Il connaît sa force, l’écriture, mais lui, en tant qu’homme, ne sait que se cacher derrière ce « Logo dans le ciel » qu’il semble regarder lui-même avec envie. Anecdotique dans cet album, mais sa défense de la culture dite populaire est évidente et sacrément réjouissante.

Jimmy Punchline est un bijou. Voilà qu’Orelsan prend un pseudo et son ego décolle. C’est méchant, survolté, plein de vivacité. Mon morceau préféré.

Entre bien et mal. Là j’avoue, je suis moins fan. J’ai juste l’impression d’entendre du rap lambda, certainement dû à la featuring de Gringe. Ça s’écoute, sans plus, et c’est bien dommage. Gâchis d’autant que l’idée de départ n’est pas si mal (le choix entre bien et mal dans le quotidien… Mais bon j’imagine que l’image du braqueur est un passage obligé du rap et qu’il faut forcément se « foutre une balle » quand ça va pas).

La dernière de l’album, La peur de l’échec, est le cri d’un gamin dans un corps d’adulte, pétri de doutes, de déception. Terrassant. On doute d’un second essai.

La polémique

Selon les textes de l’album, Orelsan est une personnalité fragile.

Une rupture amoureuse lui avait fait écrire une chanson pleine de rage et de fureur qu’il ne jouera pas sur scène et qu’il ne souhaite pas incorporer dans un album. Il s’agit de « sale pute » ou le désir de vengeance d’un homme trompé (Un « marie-trintignage » clairement haineux). On ne rigole pas, c’est clairement terrifiant. Mais il s’agit d’une fiction illustrée d’une vidéo où l’on aperçoit Orelsan, bouteille à la main et titubant.

Chanson de 2006 découverte en 2008 par les féministes puis par les politiques, Orelsan sera accusé d’inciter à la haine. Il se défendra en certifiant qu’il s’agit bien là d’une fiction. Les associations homos iront regarder ses textes et se questionneront sur son homophobie. Gros poissons dans une petite mare. Orelsan sera dans la ligne de mire de Ségolène Royale qui menacera les Francofolies de retirer ses subventions si on y programmait le chanteur.

Je ne croyais pas en un autre album.

Le retour

Nouveau look, surentraîné par les différentes polémiques, Orelsan revient avec un nouvel album que j’ai écouté et que j’avoue passer en boucle. Premiere écoute, le son est maîtrisé, sert à merveille les paroles. Les mélodies se retiennent et les textes m’ont tour à tour filé la pêche, fait exulter puis verser des torrent de larmes. Orelsan n’a rien perdu de son authenticité et c’est tant mieux.

Orelsan reste son premier objet d’étude. Il tente de retirer l’hypersexualité adolescente de ses premiers textes (il éjacule avant d’écrire) et construit un ego qui a dû faire avec toutes les attaques qu’il a subi (« Raelsan »). Il admet la pluralité de sa culture entre Hugo, Homère, Ken le survivant, Néron. On suit une pensée en mouvement. Les rimes sont riches (« lol » rimant avec « école », je trouve ça taré !), les tournures de phrases parfois étonnantes (on est loin d’un Booba, d’un Karismatik ou d’un Colonel Reyel).

Le chant des Sirènes donne une idée de sa notoriété et de ce qu’il en pense. Etonnant de voir dépeindre le « Star System » et d’entendre ce qu’a à dire Orelsan. Sûr qu’il va se faire des ennemis. Conscient de son évolution et de sa responsabilité, c’est un questionnement sur ce qu’est être un adulte.

Plus léger, à l’instar de Changement, vient Plus rien ne m’étonne. Gravité du propos: une société en mutation qui se désagrège plus qu’elle ne se remet en question. Une petite voix incite à suivre ce mouvement de fou (« On y va ») parmi l’énumération de vérités affligeantes. Vous vous surprendrez à chantonner et reprendre quelques punchlines (« Wes Craven au JT de treize heure », « Direct 8 remplace Arte »…)

Mauvaise idée a des allures de Pink Floyd dans son intro, et enchaîne des absurdités que l’on fait sans réfléchir entrecoupé d’un buzz d’arlerte. Sympathique, nostalgique des bêtises que nous avons pu tous plus ou moins expérimenter, c’est pas le meilleur morceau mais ça coule tout seul.

Double vie, sur l’infidélité, est une histoire. C’est là où excelle véritablement Orelsan – en tous les cas c’est ce que je préfère. Critique acerbe de son propre comportement, de celui de sa copine. Une telle vérité a rarement été atteinte dans les chansons d’amour… Parce que cela ressemble bien à une histoire d’amour. Cette conscience aiguë du comportement humain laisse un goût amer malgré quelques touches ironiques. Cela se confirme avec Finir mal, qui parle de la rupture, de sa difficulté à oublier la personne avec qui l’on a vécu. Diptyque fascinant que l’on évitera impérativement en cas de divorce.

Si seul. Magie des mots, rythme hypnotique. Mélancolie. C’est nul d’être adulte et responsable, trop difficile. « Je passe mes nuits à courir après mes rêves« . Déchirant.

Des trous dans la tête retrace un lendemain de cuite. Phrases sans verbe qui s’enchaînent pour signifier l’incohérence dû à la gueule de bois, puis l’on cherche avec lui à se remémorer une soirée, recomposer avec les puzzles de souvenirs qui remontent çà et là. Pas de bière pour moi ce soir !

La petite marchande de porte-clefs est une tentative de chanson engagée sur l’esclavage d’enfant. Pas très finaud, malheureusement. Mais la tentative reste touchante et on espère qu’il réussira la prochaine fois. Vrai qu’être au niveau de Médine dans ce registre est très difficile.

La terre est ronde contient une belle mélodie, plus sereine. Elle traîne une mélancolie réelle. Je l’ai trouvé difficile d’accès. Le texte est assez évasif et mystérieux, je n’en ai pas compris son but… M’enfin.

Les chansons 1990 et 2010 reviennent sur les phrasés du rap de ces deux decennies. C’est très rigolo de réentendre des MC par ci, DJ par là, la musique foutraque des années 90 puis d’entendre un gloubiboulga de sons récents et des textes de rappeurs aux ego surdimensionnés. J’adore !

La morale. Dès l’introduction, mieux vaut se blinder. On revient sur l’adolescence, de sa vie d’adulte et du fait que l’on ne peut que se juger par rapport à ce que l’on a été. Les rêves qu’on a perdu, ce que l’on a dit et que l’on n’a pas fait. Une merveille. Thé et chocolat.

Duo sur Ils sont cools. Sympa, belle complicité. Refrain fort (« bimbadabimbadabadaboum !!! »), texte potable. On aime son énergie, on passe sur le reste. Bimbadabimbadabadaboum !

Suicide social est la lettre d’une personne en sursis qui énumère jusqu’au vomissements les dysfonctionnement de la société française. Violent, évident, authentique jusqu’aux cris, jusqu’aux larmes, on est emporté par cette rage. Texte formidable, il n’y a rien à jeter.

L’album se termine sur Elle viendra quand même (entendez : la mort). Orelsan/Raelsan devient un héros prométhéen et sa rage prend des accents mythologiques, une résonance philosophique. Comme quoi, on peut n’aimer que la culture populaire et trouver la vérité.

L’album est dans les bacs.

Captain Mac Aaron

PS: Et pour vous, « Le chant des Sirènes », c’est une référence à L’Iliade ou aux sirènes du pays imaginaire de Peter Pan ?

PS2 : En Bonus, et pour démontrer le caractère attachant du bonhomme veuillez cliquez ici

PS3: Je suis en train de jouer avec, revenez plus tard !

Publicités

9 réflexions au sujet de « Le Chant des Sirènes – ORELSAN de Peter Pan à Homère »

    • Alors un vrai coup de coeur pour « Si seul » sans surprise de ma part ;)…Je retiens aussi « plus rien ne m’étonne » et « double vie »…^^ Après beaucoup de narcissisme effectivement:Orelsan parle d’Orelsan, mais ce n’est pas inintéressant et les textes sont travaillés…langage brut juste comme il faut…Pour moi le chant des sirènes est celui de d’Homère, celles de peter pan sont jalouses alors que celles d’Homère sont calculatrices et vénales…Bon dans tous les cas les sirènes franchement c’est des p*****!! ^^…Emportée par mon esprit de digression, je passe du chant des sirènes « aux trompettes de la renommée » de mon ami Georges…Dans tous les cas, les gens allez écouter Orelsan, il ya bien des choses à entendre au delà des polémiques 🙂

  1. En parcours divers articles : je me rends compte d’une chose : merci les Internets !
    Magnifique espace où certaines personnes peuvent exprimer leurs avis, nous guider dans nos choix culturels (ciné, série et musique).Je trouve ce « blog » (désolé je ne sais commet nommer votre site) très enrichissant, humour, connaissances, parti-pris sont toujours présents. Vous avez la politesse dans la majorité des cas de répondre aux gens. Franchement tout ceci est bougrement bien fait. Bref fini la brosse à reluire, parlons de l’article sur Orelsan (je dois vous avoue que je ne savais pas où vous transmettre mes compliments les plus sincères)
    Je suis comme vous, pas fan de rap à la base excepté les artistes cités plus haut. Orelsan fassine autant qu’il irrite, perso il m’irrite. Mais il sait écrire, il sait faire avancer le débat, mais je n’apprécie pas sa technique « en force ». Grâce à vous je vais écouter son dernier album.
    Amicalement, damien
    PS : désolé d’avoir mis plus de 6 mois pour faire presque l’intégral des articles…

    • Cher Damien, rassure toi (oui ici on tutoie on est des oufs !) tu a commenté au bon endroit pour nous manifester ton soutien.
      Des commentaires comme le tien n’ont pas de prix. Nous écrivons par passion du cinéma et de la musique, et votre remarque sur « l’humour et les partis pris enrichissants « sont exactement la raison de vivre de ce site : parler vrai et intelligent, mais toujours drôle.
      merci de ton soutien. Si ce n’est pas encore le cas tu peux devenir fan facebook ça nous fera bien du plaisir. en attendant une surprise de taille d’ici quelques semaines. Nous sommes un Blog…nous allons devenir un site 🙂

  2. Du chant des sirènes je retiens double vie qui est super bien écrit et le chant des sirènes. Pour le reste c’est tout aussi bon à l’écoute mais elle ne m’ont pas plus marquée que ça même si l’album est excellent je trouve que les deux morceaux qui se détachent vraiment sont « double vie  » et  » le chant des sirènes » .

    Je trouve cette chronique très complète, elle résume admirablement les deux albums l’analyse est pertinente et elle donne envie de s’y intéresser même si on écoute pas de rap en général, ( ce qui est mon cas ).

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s