DRIVE – Un classique instantané

Faire la critique de Drive afin de vous persuader de le regarder est un non sens. Je commencerai donc par la conclusion :

Courrez voir Drive !

Pour les obtus qui pensent qu’il faut absolument lire des critiques avant d’aller voir un film, je ne pourrai que vous enlever la magie de la découverte d’une telle bombe.

Si vous voulez continuer, c’est à vos risques et périls.

Pour ceux qui ne connaissent pas le réalisateur aux manettes de l’objet, il s’agit de Nicolas Winding Refn, un danois ayant déjà fait forte impression avec la trilogie Pusher qui invoquait Scorsese (Les Affranchis) en l’allégeant de tout lyrisme et romantisme ; nous avions affaire à une œuvre réaliste, violente et pathétique à grand renfort de caméra portée, grand angle et lumière crue. Chaque opus se centrait autour d’un personnage et la mise en scène était à chaque fois au diapason. Nous découvrions un réalisateur qui pense sa mise en scène à l’heure où la coutume est de filmer une scène sous tous les angles pour la penser/monter ensuite.

Si j’ai pris le temps de vous parler de cette trilogie, c’est que Drive en est une variation évidente (on retrouve des personnages quasi identiques – Milo/Nino par exemple). Nous traînons donc de nouveau dans le grand banditisme en accompagnant le « Driver », ersatz de l’homme sans nom de la Trilogie des Dollars de Sergio Leone. Taciturne, il conduit les truands lors des braquages la nuit, et travaille comme cascadeur le jour. Il s’ouvre néanmoins à une jeune voisine, Irène, et son enfant, Bénicio jusqu’à ce que le mari de celle-ci, Standard, sorte de prison et s’oppose à cette idylle naissante.

A l’image du héros, la mise en scène est minimaliste. Chaque plan sert le propos, restitue une idée, les moments de silence sont nombreux, les regards pèsent plus lourd que les mots. Les dialogues sont réduit au strict minimum. Cela donne corps aux personnages qui ne donnent pourtant que peu d’informations sur leur passé. Il en est de même pour les décors, souvent métonymiques: avec un rideau de strass et une jeune fille dénudée, Refn figure efficacement une boîte de strip-tease.

Un art consommé de la métonymie.

Minimaliste, donc, mais pas exempt de complexité puisqu’au détour d’un plan l’on convoque tant la virtuosité du cinéaste russe Tarkovsky (le sens du cadre dynamique ; le coin de verdure au milieu du béton, Stalker )

Sens du cadre (Andreï Roublev VS Drive)

que l’imagerie d’un John Carpenter (le masque d’Halloween ; la voiture meurtrière de Christine)

Pose iconique, le mal à l'état pur !

ou d’un Kubrick (les loges de la boîte de strip-tease et ses jeunes filles nues et amorphes filmées au grand angle).

Femmes nues, grand angle, citation à peine voilée de Kubrick

Certains ne manqueront pas de faire appel à Tarantino – cinéaste ludique mais bien plus ostentatoire dans ses citations qu’ici – en comparant la tenue du Driver à celle de The Bride de Kill Bill (ou à celle de Bruce Lee dans La Fureur du Dragon), la voiture à celle de Boulevard de la mort (ou à celle de Christine de Carpenter).

Au-delà de la somme d’évocations qui permet au spectateur de s’approprier les personnages, les scènes intimes et les scènes d’actions atteignent une profondeur rare par l’inhabituelle longueur des plans. C’est hypnotique et accrocheur. Pas de sur-découpage à la Bad Boy, pas de shakycam à la Paul Greengrass (Green Zone), c’est lisible, posé, efficace et passionnant. Comme je l’ai déjà dit plus haut, Refn pense sa mise en scène et fait confiance au point de vue (rares sont les cinéastes dans ce cas). Normalement, aux U.S.A., quand une voiture, à la fin d’une poursuite haletante, se prend une rampe et s’élève dans les airs, c’est le clou du spectacle. Ici, on ne voit cela qu’à travers la vitre arrière de la voiture qui quitte le lieu de l’accident. C’est gonflé et saisissant. Refn fait confiance à son intrigue, si minimale soit-elle.

Plus anti-spectaculaire, tu meurs !

D’ailleurs, l’apparente simplicité de la trame scénaristique rappelle fortement le A History of Violence de Cronenberg. On peut même en rapprocher la soudaine violence tout en lorgnant vers le cinéma asiatique contemporain : Old Boy de Park Chan-Wook (le marteau), Hana-Bi de Takeshi Kitano (les ombres lors de la dernière confrontation ; le bord de mer). Prendre le temps, laisser la torpeur s’installer permet à la violence (tant extériorisé qu’intériorisé) de s’exprimer avec plus de force: elle n’est pas anodine. On la ressent.

AAAAaaaaAAAAh ! Il est beau le Ryan !!!

On saluera le casting formidable du film, Ryan Gosling (Half Nelson) en tête – belle gueule mais effrayant dans ses explosions de violence, Ron Perlman (Hellboy), évidemment, mais aussi Bryan Cranston (le monsieur White de Breaking Bad), formidable. Leur indéniable présence semble donner raison à Yoshi Oïda, génial acteur de la troupe de Peter Brook: « Si je montre la lune et que je joue bien, le public ne percevra plus mon existence. » Je me suis effectivement laissé happer.

Enfin, l’écrin sonore, très année 80, est réjouissant et sert à merveille l’atmosphère. Angelo Badalamenti (le compositeur de David Lynch) agrémente de son talent ce voyage hypnotique vers la rédemption.

Je l’avais dit en introduction :

Courrez voir Drive !

Drive de Nicolas Winding Refn

Sortie le 5 octobre 2011.

Capitaine Mc Aaron

P.S. : Refn est aussi l’auteur du Guerrier Silencieux, un film de viking fascinant, esthétiquement très travaillé. Peut-être moins accessible que ses autres travaux – il a même réalisé un épisode de Miss Marple – cela reste une expérience unique.

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2 réflexions au sujet de « DRIVE – Un classique instantané »

  1. Je sors du film toute sonnée. Je n’avais pas lu la critique avant, je déteste ma propension à me faire spoiler. Ce film est une tuerie. Dans tous les sens du terme. Je comprend qu’il ait raflé le prix de la mise en scène à Cannes et je me dit que Dujardin doit être exceptionnel dans The Artist pour avoir réussi à chipper la palme de l’interprétation à Ryan « Borderline » Gosling.

    Tu cites Tarantino mais à la grande différence de ce dernier (que j’aime beaucoup d’ailleurs) Refn est premier degré et sa violence est d’un réalisme exacerbé.
    Je crois que je vais me fendre d’une critique sur cupcake, baston et talons hauts, tant j’ai à dire!

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