THE THING (2011) – Deliquescence du système hollywoodien

Malgré le titre de cette chronique, il faut bien l’avouer, le film de Matthijs van Heijningen Junior (à mes souhaits – il fait fichtrement froid en Antarctique !) est loin d’être mauvais. Mais ici, sur le canapé, nous avons ressenti une profonde mélancolie, comme si nous avions perçu un instant le chant d’un cygne dans la froide blancheur de l’hiver qui s’avance vers nous.

Le début de The Thing de Carpenter... Un classique, je vous dis, un classique !

The Thing – de 1951 à 2011, 60 ans de Fantastique :

Ce film nous a été présenté comme la préquelle de  The Thing (1982) de John Carpenter.
Dans l’original, un groupe d’américains neurasthéniques (il n’y a pas grand chose à faire en Antarctique, à part regarder la télé, jouer aux cartes ou boire) sortent de leur torpeur quand les occupants d’un hélicoptère surviennent dans leur campement.
Ces hommes, norvégiens provenant d’un autre camp scientifique, meurent durant l’altercation qui s’ensuit. Nos américains vont alors visiter la base dévastée de leurs attaquants et découvrir, à proximité, un gigantesque vaisseau spatial ainsi qu’un cadavre calciné, étrangement déformé.

La légendaire sculpture de Rob Bottin pour le film de Carpenter

La vision de Carpenter, mêle la trame de la nouvelle originel de Joseph Cambell, « Who Goes There ? » à celle du film de Nyby (Howard Hawks en réalité), The Thing From Another World, réalisé en 1951, qui s’en était sensiblement écartée.

Titre de la version de Christian Nyby

Le film de Nyby correspond à son époque. Par sa naïveté, d’abord :
Le monstre est présenté comme étant une Carotte Géante Carnivore.
Ensuite, les personnages sont caricaturaux : des femmes secrétaires ou  infirmières, un savant fou, un journaliste qui se plaint de la censure, et un militaire qui sauve le monde.

Enfin, la conclusion est un brin désuète aujourd’hui: « Surveillez le ciel ! De jour et de nuit, surveillez-le ! Surveillez sans cesse le ciel ! ».

Carpenter fait directement allusion à ce film dans Halloween.

Citation direct du film de Nyby dans Halloween de Carpenter

La grande idée du film de Carpenter est de transformer chacun des personnages en ennemi potentiel, alliant le sentiment d’isolement à la paranoïa. Le monstre ne peut plus être enfermé dans une pièce ou repoussé hors-champ (comme les indiens dans les westerns). Il est présent sous une forme indéterminée, donc sous les yeux du spectateur, sans que ni lui ni les personnages ne sache rien de son identité.

L’absence de femme renforce également le sentiment d’agressivité de l’ensemble (Ah ! La testostérone, mes amis!) et appuie son caractère nihiliste.

Pour le coup, Carpenter transcendait son modèle et lui donnait un caractère universel. L’épisode du camp norvégien dévasté apportait un plus à la sourde menace de l’ensemble.

Le « remake » de 2011, quant à lui, mis à part qu’elle incorpore des séquences inédites (la découverte du vaisseau et de son occupant) ne réactualise rien. Seule différence majeure, le héros est une femme, qui, à l’instar de Ripley dans Aliens, va se révéler des plus pragmatiques.

En bonne préquelle, la trame de The Thing (2011) met en scène les occupants du camp norvégien cité plus haut, avant les évènements de The Thing (1982) . De la découverte, dans la glace, du vaisseau et de l’extraterrestre jusqu’à leur poursuite en hélico vers la base américaine tout semble parfaitement s’imbriquer.

L'inquiétant chien qui lie les deux films

Le statut annoncé de préquelle du film de 2011 augurait un scénario différent, il n’en est pourtant rien. Les évènements sont la réplique quasi exacte du film de Carpenter: un remake !

Toutefois, quelques différences remarquables sont à noter :

– Dans cette nouvelle version, la scène d’exposition est située en Amérique, dans un laboratoire international, ce qui permet de mêler au casting norvégien des américains qui forceront ainsi les autres à parler le plus souvent en anglais – qui a dit impérialisme ?
Cela annihile l’impression d’isolement que le film de Carpenter posait d’emblée.

– Une fois rencontré le personnage principal – une jeune scientifique pleine d’enthousiasme, on se rend compte que les autres protagonistes sont peu fouillés, voire éludés pour certains. Le suspense est moindre puisque nous sommes en mesure de deviner les premières victimes par leur manque de caractérisation.

Dans la nouvelle version, ça bosse dur !

Le travail en Antarctique selon John Carpenter...

La mise en scène est timorée, sans grande inspiration et suit des préceptes éculés. Lorsque les gens ont des doutes, la caméra est tremblante comme dans un épisode de 24; le cadre se resserre dès que le monstre n’est pas loin; si les personnages sont impressionnés, on passe au grand angle .
Bref, tous les clichés y passent.

Cela reste cependant efficace d’autant que la photographie de Michel Abramowicz (L’empire des Loups, Taken) est classieuse et que le format d’écran 2.35 sur des paysages enneigés, ça le fait toujours !

Quelques scènes réussies nous ont fait sursauter :

– Le coup dit « du type qui apparaît brusquement au détour d’un rapide mouvement de caméra » fait toujours son petit effet même si il est attendu.

– Le tâtonnement dans le noir muni d’une lampe de poche qui n’éclaire pas assez nous fait appréhender le moindre mouvement avec nervosité

– La formidable scène de la cuisine, elle, donne une idée du potentiel horrifique de la chose.

L’épilogue nous montre le fameux hélicoptère et le début de la poursuite avec le chien de traîneau de la version de 1982 pour lier les deux films. C’est très artificiel – d’autant qu’un personnage réapparaît bien subitement dans cette affaire – et pourtant la reprise du thème d’Ennio Moricone (compositeur de la musique du film original) et ce début de poursuite donne envie d’enchaîner illico avec le film de John Carpenter.

Le film se laisse finalement regarder avec plaisir car accessible tant à l’ingénu qu’au fan le plus averti.

L’Antre de la Bête :

Le clou de cet édifice de celluloïd reste le monstre.

Le créateur d’effets spéciaux de la version de Carpenter (1982, donc), Rob Bottin, avait fourni un travail mémorable qui a fait le cauchemar de nombreux fans.

Le design de la créature de cette nouvelle version n’a pas à pâlir devant son modèle, grâce au travail des excellents Tom Woodruff Junior et Allec Gillis créateurs du superbe xénomorphe d’Alien 3, élégant et racé.
Ceux ci ont mêlé habilement animatroniques et images de synthése. Ainsi, la chose se trouve être bien plus agressive et effrayante. Déformations de corps impensables, textures suintantes hyper réalistes ,on pense souvent à Silent Hill.

Quelques fautes de goûts sont malheureusement à déplorer : On se serait bien passés du visage humain donné à la créature lors du combat final ou encore de ses ridicules petites mains qui font penser au  « face-hugger » d’Alien (sans parler des tentacules).

L'un des essais de Woodruff et Gillis sur The Thing 2011 lors de la préproduction

Il est dommage aussi de constater que la mise en scène donne trop à voir la créature : Cela enlève une bonne partie de son caractère anxiogène,hormis lors de la séquence de la cuisine qui joue habilement avec le flou et la lumière (Ell m’a vraiment bien plu cette scène).

La bonne idée a été de reprendre les « gimmick » sonores de la créature de 1982 qui, par leurs caractères désuets, apportent un vrai plus à la présence du monstre.

Le grand ratage survient dans le final avec le catastrophique design de l’intérieur du vaisseau spatial qui semble tout à fait hors de propos vu les caractéristiques du monstre – ce n’est qu’un mauvais moment à passer, rassurez vous.

Finalement l’étrangeté de son statut de préquelle (qui se doit différente et porteuse de révélation sur son prédécesseur) et de remake (qui se doit de réactualiser l’original) tourne en défaveur, non pas du film, mais de la réalité du cinéma hollywoodien d’aujourd’hui.

Originaux et remakes- ou l’autocannibalisation d’Hollywood

Nous sommes en fin de compte confrontés à un monstre qui, comme celui du film, copie l’original pour satisfaire de bas instincts.
Et ces bas instincts sont à chercher dans la têtes des Majors.

Les derniers « nababs », les grands producteurs hollywoodiens des années 50, avaient encore cette fibre artistique qui ont fait les grands films. Il était, à cette époque, primordial d’innover, de se montrer original.

Les années 70 et l’arrivée des blockbusters ont vu naître le merchandising et le marketing à outrance gonflant le prix des films de façon exponentiel. Les Majors se sont vu côtés en bourse et le secteur s’est trouvé au mains des investisseurs/actionnaires dont le degré d’originalité est tombé à zéro.

Dans les années 90, seuls les réalisateurs confirmés ont pu glaner de gros budgets pour des films originaux jusqu’au point de non retour avec Titanic de James Cameron qui a nécessité l’alliance de deux Studios concurrents pour son financement.

Le film de Cameron est un hommage au vieil Hollywood, némésis du système actuel

Les remakes se sont dès lors multipliés. Dans l’horreur d’abord – cela fut foisonnant – pour ensuite contaminer tous les genres cinématographiques.
Pour certains films, cela s’est avéré payant financièrement (souvent) et qualitativement (parfois). Pour d’autres, cela a signé la fin de carrière de nombreux cinéastes débutants.

Le remake est une terrible maladie. Le sol américain ne crée plus que ce qui a déjà marché une fois, dans son patrimoine cinématographique, dans ceux d’autres pays ou dans le secteur des jeux vidéos.

Le remake de "laisse-moi-entrer" est sorti à peine deux ans après l'original !

The Thing 2011 et son idée de prequelle/remake est peut-être l’aboutissement – heureux pour le moment – de la création cinématographique américaine. C’est une logique d’autocannibalisation desespérée qui ne peut mener qu’à une fin tragique.
Signe des temps : l’imagination se tarit., on est dans l’ère de la rumination.
La preuve, le tout Hollywood encense plus que jamais un film ultra référencé et… muet.

The Thing de Matthijs van Heijningen Junior

Actuellement au cinéma

Capitaine Mc Aaron

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2 réflexions au sujet de « THE THING (2011) – Deliquescence du système hollywoodien »

  1. chapeau !! tres bonne annalyse du desesperant systeme hollywoodien qui se resume aujourd’hui a recyclé le moindre film qui a eu un semblant de succes dans les 80 !!
    exasperant !!

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