BALADA TRISTE – Chronique d’une auto-mutilation

De l’Espagne, en terme de cinéma, nous connaissons tous Almodovar, fer de lance de la Movida, père d’œuvres fortes jusque Tout sur ma mère, parfait équilibre entre mise en scène intelligente et discours subversif sur la société. Devenu aujourd’hui une véritable bête de festivals, l’auteur n’est plus qu’un façonneur de pur formes, de l’intrigue à l’image, évacuant de son univers le terreau qui avait fait son succès : le réel. Certes ludiques, mais oubliables, ses films ne sont plus que citations et auto-références.

Ensuite, deux trublions officiant dans l’horreur ont, eux aussi, passé les frontières hispaniques : Jaume Balaguerro et son comparse Placo Plaza, auteurs des [REC] et de quelques films étonnants de maîtrises (Darkness, La Secte Sans Nom, Les enfants d’Abraham).

Enfin, un quatrième larron, moins connu, sort clairement du lot. Il s’agit de Alex de la Iglésia. Auteur du cultissime Le Jour de la Bête qui suivait le parcours d’un prêtre décidé à faire le mal aux côté d’un métalleux et d’un spécialiste des sciences occultes afin de rencontrer l’antéchrist, on y découvrait un humour féroce, un amour immodéré pour la série B et une énergie qui emportait tout sur son passage : son cinéma hystérique le propulse aisément dans un univers proche de celui d’un Terry Gilliam. Suivront dans nos salles Mes Chers Voisins et Un Crime Farpait, satyres féroces de ses contemporains, loin de faire dans la dentelle. Un réalisateur à suivre assurément. Une incursion dans une production américaine, Crime à Oxford, avait beaucoup déçu et c’est donc fébrilement que les admirateurs ont attendu la sortie de ce Balada Triste.

La première scène s’ouvre sur deux clowns en plein numéro devant une centaine d’enfants hilares. Ils sont brusquement interrompu par une milice qui enrôle de force tous les hommes aptes au combat. Le passage du rire à la peur est abrupt, engendrant une forte tension. Le chef de la milice menace d’abattre l’un des clowns si il ne s’exécute pas. La scène s’achève sur l’enfant apeuré de l’un des deux comparses, regard face caméra, tandis qu’un lion sort des ombres en arrière-plan.

On pense immédiatement à la folie d’un Fellini sous amphétamines. Les couleurs sont travaillées et l’image granuleuse donne un vrai cachet au métrage. Le générique qui s’ensuit, halluciné, est un mélange audacieux d’images d’archives du franquisme à des vignettes de films de série B (Frankestein, Cannibal Holocaust…). La musique, angoissante, parachève cette brutale entrée en matière.

Générique: L'un des acteurs principaux

Générique: Lon Chaney, Grand acteur du muet - L'homme aux mille visages.

Générique: Franco

La folie de ces premières images perdurent lorsque l’on suit une première bataille avec tous les employés du cirque, obligés de se battre dans leur tenue de spectacle. Fou, certes, mais totalement justifié par les éléments du scénario, c’est limpide, évident, drôle (« Un clown avec une machette, ils vont se chier dessus »). Et la frénésie de l’intrigue suit son cours, alambiquée, inconcevable.

Une idée qui confine au génie !

C’est une première dans le cinéma espagnole que de s’attaquer frontalement à une période de l’histoire qui bénéficie d’une si forte omerta. Le franquisme est un secret inavouable dont seul le mexicain Guillermo del Toro avait quelque peu levé le voile dans son superbe Le Labyrinthe de Pan. Le scénario de Balada Trista a cette ambition de condenser ces terribles années et de le montrer par le prisme de la figure du clown.

Pour Alex De La Iglesia, l’humour provient du monstrueux. Le clown triste a vécu le drame de la mort de ses proches sous ses yeux tandis que le clown « drôle » est pétri de haine, de violence et transpire une sexualité bestiale, primaire, sauvage.

Dois-je vraiment commenter ?

Les thèmes du cirque, du monstrueux, de humour et du triangle amoureux rapproche De La Iglésia d’un Tod Browning (Freaks, L’inconnu). On passe du rire à la peur – pas de larmes ici: la tristesse se pare de rage et de violence – en un clin d’oeil, la légéreté de la comédie côtoie l’horreur la plus pure.

Une séquence de rêve qui fait irrémédiablement penser à Brazil de Terry Gilliam.

Ce foisonnement de sens s’articule donc sur un triangle amoureux : une trapéziste, le clown « drôle » et le clown triste. Et tout ce petit monde va se déchirer au nom l’amour – bien sûr – mais aussi au nom de l’humour (celle qui cache l’horreur). Ce dernier discours est passionnant et soulève bien des questions sur l’origine du rire.

Party Time !

Malheureusement, cette quasi perfection – absolument sidérante de maîtrise, je tiens vraiment à ce que cela soit dit – prend une autre tournure aux deux-tiers du film.

Lorsque les deux protagonistes du film parviennent à leurs transformations finales (l’un citant clairement Frankenstein, l’autre, L’Enfant de Dieu de Cormarc McCarthy – séquence étonnante qui m’aura fait presque mourir de rire tant l’absurde est poussée à son paroxysme), l’intrigue se délite, accumule les invraisemblances. L’hystérie prend le pas sur la maîtrise premièrement ressentie.

Il y a, dés lors, deux attitudes possibles : l’un est de suivre ces déambulations sans trop se poser de questions; l’autre, de regarder, consterné, une dernière partie qui ne répond plus à aucune promesse.

Il y avait pourtant de grandes idées : l’auto-mutilation du personnage principal (gore à souhait) et son incursion violente dans un cinéma, l’extraordinaire décor mortifère du souterrain ainsi que le final citant King Kong et Hitchcock (Les 39 Marches, La Mort aux Trousses) au sommet d’une immense croix de pierre, sans oublier le dernier numéro de l ‘héroïne.

Un faux air du Joker, non ?

Les toutes dernières images montrent enfin le vrai visage de la rage et de l’humour avec une touchante simplicité tandis que ceux qui, comme moi, ont évolué péniblement sur ce dernier tiers se désole encore d’avoir assister à une mutilation consciente de l’oeuvre par l’auteur lui-même :

« Pourquoi devons nous nous faire chier à faire des films parfaits ? Pourquoi devons-nous souffrir à l’idée de constamment contrôler l’univers qui nous entoure ? Mon boulot est d’essayer d’être un artiste, et je me dois de faire les choses de travers. De foutre la merde. » (Mad Movie n°242)

Et nous de se convaincre, une fois le générique déroulé, que nous avons entrevu les ruines d’un chef d’œuvre. J’en frissonne encore.

Balada Triste de Alex de la Iglesia

Sortie Blu-ray et DVD le 26 octobre 2011

Captain Mc Aaron

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