DROOD de Dan Simmons

SIMMONS, L’ETAT DE GRACE !

J’avais découvert Dan Simmons via L’Échiquier du Mal, formidable thriller surnaturel, audacieux en de nombreux points. L’invraisemblable rebondissement à la fin du premier tome m’avait profondément marqué.

Son style mature me poussa à lire avec délice sa trilogie hard boiled (Vengeance, Revanche et Une balle dans la tête). Je fus emporté par un grand huit narratif étourdissant dont les personnages, pourtant à peine esquissés, prenaient vie par l’action. Du Grand Art liant définitivement le romancier au Hitchcock de La Mort aux Trousses.

« Pour beaucoup, il est un concurrent sérieux de Stephen King »

Les Chants d’Hypérion fut l’apothéose de cette découverte. Cette épopée de science fiction pleine de bruits et de fureur, tout entier hanté par la figure du poète John Keats, acheva de me convaincre que je venais de traverser un chef d’œuvre.

Pour beaucoup, il est un concurrent sérieux de Stephen King (bien que ses œuvres clairement horrifiques soient mineures et parfois puériles). Et comme lui, il est le digne héritiers des feuilletons du XIXème siècle (La Ligne Verte, nom de Diouss!). Sachez que ces productions sont nommées « page-turner » dans le jargon du marketing éditorial anglo-saxon (Avez-vous déjà lu un livre dont les pages ne se tournent pas, vous ? Ah ! Merveilleux monde du marketing anglo-saxon !).

UN LECTEUR PARTIAL

Alors imaginez donc ma joie en découvrant que Dan Simmons allait s’attaquer à l’un des mythes du feuilleton : Charles Dickens. De plus, il décide de lier les cinq dernières années de sa vie au personnage mystérieux qui donne son nom à la dernière œuvre, inachevée, de l’écrivain : Le mystère d’Edwin Drood.

Ajoutez à cela que le narrateur en sera le meilleur ami de Dickens, Wilkie Collins, l’auteur du formidable La Pierre de Lune, vous comprendrez pourquoi j’ai poussé des petits cris de triomphe quasi orgasmiques lorsque je repris le livre des mains de ma libraire qui, depuis sa plainte, me demande de respecter une distance de cent mètres entre elle et moi (ce qui n’est pas très pratique pour lui achetez un livre, croyez moi !).

« Dan Simmons allait s’attaquer à l’un des mythes du feuilleton : Charles Dickens »

J’entends quelques harpies inconscientes qui déjà murmurent : « Oui, Dickens, ça va, on connaît ! Mais Collins ? Non mais franchement ! ». Et moi de vous répondre, vils petits incultes, qu’il faudrait vous mettre à la page puisque ledit Wilkie Collins est l’un des inventeurs du roman policier, et, qui plus est, un indéniable entomologiste des mœurs victoriens.

Manipulateur, styliste d’une incroyable subtilité, je vous conseille vivement la lecture de La Dame en Blanc dont l’intrigue se réfère à une étonnante expérience personnelle de l’auteur. On dit que Dickens fut très jaloux des succès littéraires de son ami.

Facile d’imaginer comment les éléments ont pu se mettre en place, sous la caboche de Dan Simmons. Effectivement, son livre précédent, Terreur, s’attachait à imaginer ce qui était arrivé à l’expédition Franklin, disparue en 1845 en arctique, et que Dickens et Collins avait déjà mis en scène pour le théâtre. La filiation évidente entre le style de Simmons et la littérature de sensation de l’ère victorienne l’ont amené naturellement à s’intéresser à ces maîtres anglo-saxons.

UNE TERRIBLE REALITE

C’est donc sous de bons auspices que j’abordais ce pavé (plus de 800 pages, tout de même). D’autant que les cinq dernières années de Dickens comporte un mystère. En effet, le 9 juin 1865, Dickens fut l’un des survivants d’un terrifiant accident de train. Il s’éteindra cinq ans plus tard, plus précisément… un 9 juin. Ajoutez à cela un roman inachevé qui passionne les commentateurs de tous poils et l’on peut imaginer ce qui a enflammé le désir quasi érotique de me plonger tout entier dans cette aventure.

La mise en place de l’histoire, dès le premier chapitre, m’a posé problème.

Dan Simmons fait de Wilkie Collins son narrateur et le style employé, pour qui a lu La Pierre de Lune, manque sérieusement de panache. Collins a construit ses meilleurs livres en mêlant différentes voix par le biais de journaux intimes, lettres ou autres documents. Cette technique apporte une vérité sidérante au récit et fait avancer subtilement l’intrigue par couches.

Hors là, le personnage manque totalement de virtuosité technique. C’est un journal intime censé être révélé 150 ans plus tard qui ne semble même pas avoir été relu.

« la triste impression d’être pris pour un imbécile »

D’autre part, les feuilletonistes étaient passé maître dans l’art des transitions et amenaient subtilement le lecteur à deviner ce que pensent et ressentent les personnages par la construction de situations significatives et/ou la confrontation des points de vue.

Hors ici, dès les premières pages, plutôt que d’agir tout en subtilité pour que l’on comprenne la jalousie qu’éprouve le personnage de Collins à l’égard de Dickens, Simmons assène lourdement ce fait sur quasiment toutes les paragraphes. Ce sentiment est l’un des moteurs principaux du récit et l’on aurait pu le comprendre sur les 800 pages du roman. J’ai eu la triste impression d’être pris pour un imbécile.

Heureusement, l’exactitude biographique de ces premières pages, pour un amoureux de Dickens, pousse la curiosité à aller plus avant.

« La capacité de Simmons a ébaucher facilement ses personnages est juste incroyable »

La seconde partie de ce même chapitre se concentre sur l’accident de Stuppleton, décrit avec précision les détails de l’incident et mêle le personnage fictif du roman à l’horreur de la situation. L’apparition de Drood est, en cela, exemplaire. La capacité de Simmons a ébaucher facilement ses personnages est juste incroyable. Drood possède une présence surnaturelle qui domine la scène entière.

La description des suites de l’accident, d’abord alerte et direct, se complaît en quelques endroits dans l’horreur pure. Malgré tout le talent de l’écriture de ces passages (parfaits comme courtes nouvelles), on les ressent comme des boursoufflures du récit sans lien avec l’intrigue elle-même. Ce sont des instants comme orphelins de sens.

L’ouvrage entier sera à l’image de ce premier chapitre. Tour à tour brillant dans la « mise en scène » (le style de Simmons est incroyablement visuel), boursoufflé, didactique (on en apprend énormément sur l’époque) et très respectueux au niveau biographique, on en ressort avec une impression d’inachèvement.

INTRIGUE PROBLEMATIQUE ou PROBLEMATIQUE DE L’INTRIGUE

Collins étant un narrateur opiomane, l’intrigue est de fait sujet à caution. Rajoutez à cela que Dickens a tendance à enjoliver la réalité, le lecteur se met à distance et ne rentre jamais véritablement dans le récit.

« On souhaite, à chaque page, retrouver l’énigmatique Drood »

Heureusement, plusieurs pages sont consacrés à l’élaboration des livres de Collins (Lorsque l’on a lu La Pierre de Lune, c’est assez jouissif) et de Dickens (Les scènes dont nous sommes témoins forment le puzzle de son livre inachevé). Mais ces moments de créations sont parasités par les aléas de l’amitié des deux écrivains qui se jalousent, se mentent, s’engueulent sans que l’on soit le moins du monde concerné.

Couverture original du "Drood" de Dickens

Les éléments de la couverture originale du livre de Dickens sont tous présent dans le "Drood" de Dan Simmons

En effet, l’un et l’autre sont terriblement antipathiques. On souhaite, à chaque page, retrouver l’énigmatique Drood mais, malheureusement, ses interventions fantasmatiques sont constamment soumises à un coïtus interruptus quasi systèmatique. Simmons va jusqu’à nous imposer des ellipses qui ne seront jamais comblées puisque l’on doute de la véracités des propos de chacun des personnages.

L’intrigue n’avance jamais, recule à de nombreuses reprises, oscillant constamment entre la biographie respectueuse et le lyrisme macabre de son idée de départ. Il y a de nombreux emprunts à Dickens, évidemment, qui surpassent malheureusement les créations de Simmons. Le voilà obligé, pour son intrigue, de se référer à l’imagerie du film Le Secret de la Pyramide de Barry Levinson pour éveiller l’intérêt.

Le temple du "Secret de la Pyramide"

Les références au temple du "Secret de la Pyramide" sont nombreuses et "Drood" fait plus appel à la mémoire du lecteur qu'à son imagination...

Cependant, la restitution de l’époque est saisissante et l’on peut se targuer, après cette lecture, d’avoir beaucoup appris et de façon moins brutal qu’un Jules Vernes ou qu’un Umberto Eco (Et Umberto, c’est du lourd !).

Mais il faut reconnaître que Drood est un livre raté qui aurait mérité élagage et réécriture. Le pire survient dans les dernières pages, saisissantes.

Pour un public inculte et peu curieux, avide de polars horrifiques commerciaux et autres best-seller décérébrés, c’est sans doute délicieux. Mais ici, en France, où Wilkie Collins commence à être redécouvert, on a une simple impression de foutage de gueule.

Ainsi, Collins, ayant terminé son récit interpelle le lecteur :

« J’ai commencé cette chronique il y a plusieurs années en me figurant avec un optimisme coupable que tu me connaissais et -surtout- que tu connaissais mon oeuvre, que tu avais lu mes livres, vu mes pièces. Mais non, Lecteur d’un avenir insensible, je sais à présent que tu ne m’as jamais lu… »

Et moi, fermant son ouvrage, de dire à Dan Simmons.
« Pfff ! Pauvre type ! »

DROOD

Roman de Dan Simmons

Edition Robert Laffont

Captain Mac Aaron

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