Hugo Cabret – Le cadeau de Noël de Scorsese au cinéphiles

Il y a des choses immuables en ce bas monde. Si vous êtes un gourmet (non pas le gros chat blanc moche, je veux dire « gastronome ») vous aimez évidemment le foie gras. Pour les connaisseurs en vins, impossible de résister à un St Emilion.Et bien pour le cinéphile, un nouveau Scorsese, ça ne se loupe pas.

Surtout quand le plus espiègle et fringuant des papis du cinéma s’amuse à nous perdre en nous livrant un conte de Noël sur lequel on aurait attendu un Robert Zemeckis (Le pôle express, L’étrange Noël de Mr Scrooge) ou un Chris Columbus (Harry potter à l’école des sorciers).

Scorsese est associé aux films de gangsters (Casino, les Affranchis, Les infiltrés), aux thrillers vénéneux (Les nerfs à vifs, Shutter Island), ou aux biopics flamboyants (Aviator). Le maître a élevé la violence au rang d’œuvre d’art flamboyante, dans une œuvre aussi sanglante que baroque.
Alors évidemment quand on le voit aux commandes du blockbuster de Noël, on se pose des questions. D’autant plus qu’il nous sert le tout dans l’emballage cadeau si 2011 de la 3D.
Nom d’un mafieux en espadrilles mais que se passe-t-il Martin ?!


Synopsis: Dans le Paris des années 30, le jeune Hugo, un orphelin de douze ans, vit seul dans une gare. De son père, il ne lui reste qu’un étrange automate qu’il cherche à finir de réparer et dont il cherche la clé – en forme de cœur – qui pourrait le faire fonctionner. Son destin bascule le jour où il croise le chemin de Georges Méliès, retiré du monde du cinéma, que les croquis de l’automate ne laissent pas indiffèrent.

La leçon de cinéma de Martin Scorsese :

Oui mais résumer Scorsese à « violence, mafia, rédemption » ce serait le limiter à ses œuvres, sans s’intéresser à l’individu.
Le cinéaste le plus cinéphile que cette terre porte actuellement, réalise ici un film sur Méliès et l’amour du cinéma… Ca y est, on s’y retrouve !

Car Scorsese n’est pas que réalisateur, il est aussi le fondateur de la World Cinema Foundation, et le président de la Film Foundation, des organisations dédiées à la préservation, la restauration de films et de la prévention de la décomposition des films en stock.

La référence des documentaires sur le cinéma.

A ce sujet on ne saurait trop vous conseiller de regarder la référence absolue qu’est le documentaire de 4h de Scorsese sur l’histoire du cinéma Américain « Un voyage de Martin Scorsese à travers le cinéma Américain ». Indispensable.

Avec ce savoir encyclopédique, pas étonnant que le film soit truffé de citations de films du début de l’histoire du cinéma.

Cela commence avec Monte là-dessus, 1923, avec le fameux plan où Harold Loyd est suspendu au-dessus du vide agrippé à une aiguille d’horloge. Scorsese en reprend la scène dans son film et sur l’affiche, mais fait aussi assisté Hugo à la projection du film.
Impossible de ne pas évoquer un des films les plus connus des frères Lumière, Entrée d’un train en gare de la Ciotat (1896), présenté ici comme étant le film qui a convaincu Méliès qu’il devait faire du cinéma. Comme pour Monte là-dessus, on assiste à la projection du film.
Scorsese ne se limite pas à la projection de films emblématiques, il nous invite à leur tournage. On se retrouve ainsi plongé dans le tournage du Royaume des fées (1903), film de Méliés, où on le voit réaliser et jouer dans ce film dans le film.

une reconstitution hallucinante de fidelité, comme d'habitude chez Scorsese l'historien

Autre tournage, celui de l’Eclipse du soleil en pleine lune (1907) et plusieurs autres où sont exposées les astuces de tournages : studio tout en verre pour laisser passer la lumière, trucs pour faire disparaitre un personnage, effet spécial pour simuler une scène sous l’eau. Passionnant.
Enfin mais non des moindres, le superbe Voyage sur la lune, qui est au centre de l’histoire et dont on verra de nombreux croquis, et extraits.
Le Cinéma burlesque n’est pas en reste avec la figure classique du policier à moustache et képi toujours à l’affut du héros (surtout dans les Chaplin), et on peut encore citer Le mécano de la général de Buster Keaton, autre maitre du burlesque muet, dont le chef d’œuvre est montré en affiche et sur écran.

Et devinez quoi, un extrait du Kid est montré dans Hugo Cabret

 Mr Scorsese connaît ses classiques (pléonasme) et nous en met plein les mirettes. Un pur délice.

Scorsese et la 3D, réinventer le rêve :

Attention Marty, t'es sûr elles ont pas 25 ans tes lunettes ?

Mais ce serait bien mal connaître notre bambin de 70 ans si on pensait qu’il allait se limiter à faire dans la simple citation de films.

Si vous vous demandiez à quoi servait la 3D jusqu’à présent, ne cherchez plus, Martin a trouvé la réponse.
Car raconter l’histoire du père des effets spéciaux par le biais de la toute dernière innovation technique du cinéma est non seulement un merveilleux hommage, mais une idée brillante.

Quand le train arrive en 3D sur vous en gare Montparnasse, vous vous retrouvez à la place des premiers spectateurs du film des frères Lumière.
Mieux encore quand on pénètre dans ce qui fut le premier studio de cinéma au monde, au cœur d’un tournage, l’immersion est bouleversante. J’ai bien failli écraser une larme de gratitude envers Scorsese pour m’avoir posé là au milieu de l’histoire du cinéma.

Sur le plateau de la Star film, le studio de Méliès, pendant le tournage du Royaume des fées. On se croirait sur place à l'époque. Formidable.

Scorsese ressuscite littéralement l’aube du cinéma en nous donnant à voir ces films comme Méliès aurait, c’est sûr, adoré nous les projeter : des rêves en relief.

Côté mise en scène, Scorsese est toujours le Boss, et en plus il a un nouvel outil.
Il ne laisserait pour rien au monde ses longs plans séquences qui racontent sans paroles une histoire mieux que n’importe quel dialoguiste ne le ferait.
Jouant tout au long du film sur la profondeur de champ (il se passe toujours quelque chose au fond), il utilise la 3D comme un langage, et non comme un gadget.

Rien ne jaillit vers nous, on passe à travers les vapeurs de la tour, on glisse le long des échelles, bref, on voyage avec Hugo.

Les « Oh! Y’a une main qui vient vers moi ! c’est super norbert ! » ce n’est pas pour lui.
Non, lui utilise l’outil pour nous plonger dans les chaussures de Hugo, nous faire ressentir comment il est tantôt noyé dans la foule, tantôt minuscule dans son immense horloge.
Des méandres des jambes d’ adultes, aux mouvements de balanciers, tout est fait pour que l’on comprenne à quel point Hugo se sent seul et perdu.

2 enfants que tout écrase (adultes, rouages) dominent la ville, le tout dans un même plan sublimé par une 3D qui donne encore plus de sens à l'image . Quel talent!

A l’image de la tête gigantesque de Sacha Baron Cohen qui, filmé en très gros plan, tend la tête pour chercher Hugo de manière à ce qu’elle sorte presque de l’écran, et vous cherche du regard, vous mettant à la place du pauvre enfant traqué.
Un langage. Pas un gadget.

Un premier plan très proche, un décor profond, Scorsese utilise la 3D comme personne.

Si James Cameron a inventé cette technique pour Avatar, Scorsese lui est le premier à lui donner un sens, en exploitant tout son potentiel pour en faire un outil de mise en scène dans Hugo Cabret.

Pour les anglophones, voici l’interview où Cameron reconnaît le talent de Scorsese dans l’usage de la 3D, et où Scorsese jubile comme un gosse avec un nouveau joujou.

Scorsese le dit clairement : « je n’imagine plus tourner sans 3D« . Avec un tel talent, on a hâte de voir la suite, Marty ! Et les autres cinéastes n’ont plus d’excuses, on vient de leur montrer le potentiel de l’outil.

Les 1001 visages de Mr Scorsese :
Si Hugo Cabret est si unique dans la filmographie de Scorsese, ce n’est pas uniquement parce que c’est son premier film en 3D, mais aussi parce qu’il porte l’âme même du réalisateur et en est donc le film le plus personnel.

Chaque personnage reflète en effet une facette de sa personnalité.

Georges Méliès

Tout d’abord, bien sûr celle de Méliès (Superbe Ben Kinglsey), cinéaste de Génie, qui inventa la majorité des effets spéciaux visuels qui subsistent encore à ce jour.
Un Méliès vieillissant, comme Scorsese qui, lancé sur une voie initiale toute autre (la prêtrise pour Scorsese, la magie pour Méliès), a fini par vouer sa vie au 7ème art.

René Tabard

Ensuite, comme on l’évoquait plus haut, ce film reflète la facette d’historien du cinéma de Scorsese, à travers le personnage de René Tabard (Michael Stuhlbarg aussi bon que dans Boardwalk Empire).
Ce Mr Tabard idolâtre Méliès et lui a consacré un livre, tout comme Scorsese consacre son film au père des effets spéciaux. La projection du « Voyage dans la lune » qu’il fait nous renvoie au travail de restauration qu’effectue Scorsese sur les premiers films de l’histoire du cinéma.

Enfin, mais surtout, ce film reflète la facette enfantine du réalisateur. Car ne vous y trompez pas, Hugo, c’est Scorsese enfant. A propos de son enfance, Il dit :
« J’ai grandi à Little Italy, dans un monde où la peur était érigée en mode de vie. Les ivrognes tabassaient les plus ivrognes, les pauvres battaient les plus pauvres, les gens forniquaient dans la rue. Tout ça pour un gamin de 8 ans c’est effrayant. Or, le réflexe de défense d’un enfant est la fuite, il part en courant. Et moi je n’ai jamais pu courir car je suis asthmatique. Alors au lieu de partir je continuais à regarder en me cachant. C’est là que j’ai appris à voir ».
Si cette citation nous explique le pourquoi de la violence de son cinéma, elle nous rappelle surtout le personnage d’Hugo, gamin seul, espiègle, livré à lui-même face à un monde hostile d’adultes, qui observe le monde caché derrière des cadrans d’Horloges ou des soupiraux.

Martin Scorsese, c’est à la fois Méliès, René Tabard, et Hugo cabret réunis. Normal qu’il se paye un petit caméo en clin d’œil pour s’inclure physiquement dans son film qui lui ressemble tant.

Eh, Martin, on t 'as reconnu !

Oui, je réalise que je ne vous ai pas dit si c’était un bon film de Noël pour emmener vos pioupious. Et bien je dirai que cela dépend de leur curiosité.
Il y a de l’aventure, des rebondissements, des émotions, c’est un film dont les enfants sont les héros que j’aurai adoré étant petit.
Après, à en croire le bambin grassouillet derrière moi, je cite « holala j’ai failli m’endormir au début ! ».
Mais bon en même temps il jouait à essayer de deviner les produits vantés dans les pubs avant le film (et il avait souvent bon…)
Espérons qu’un jour, il réalisera qu’il a vu ce chef d’œuvre au cinéma.

Scorsese signe son film du logo de la Star film, la compagnie de Méliès. L'hommage jusqu'au bout

 Si vos gamins sont intelligents, eux ils comprendront le cadeau que papa Noël Scorsese vient de leur faire, tout comme vous.

Vive le cinéma !

Hugo Cabret de Martin Scorsese, actuellement au cinéma

Publicités

Une réflexion au sujet de « Hugo Cabret – Le cadeau de Noël de Scorsese au cinéphiles »

  1. Yes mon Quentin, quel beau cadeau de Noël, ce film. J’ai bien ri en voyant la version très imaginaire de la gare Montparnasse, je l’ai connu avec ses dernières locomotives à vapeur en direction de la Bretagne, çà rajeunie pas çà, mon glaude…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s