La Taupe – Echec, et mat

« Moi quand je serais grand je s’rais Jez bombe ! Et pis ma voiture elle ira sous l’eau ! ».
Cette édifiante citation n’est autre que la retranscription du discours que je tenais du haut de mes 8 ans, ma Lotus esprit amphibie blanche miniature à la main, tandis qu’un Captain Mc Aaron médusé me rétorquait : « pfff Jez bomb il est nul ! moi chui Indiana Jones ! « .
La faute à qui ? Aux fantasmes d’un anglais frustré de n’avoir pu être espion international, un certain Ian Fleming, qui pour expulser son désarroi à créer ce qui deviendra l’archétype de l’espion britannique : James Bond.
Un département gadget à sa disposition, il arrive à désamorcer une ogive nucléaire avec la main droite, en dégrafant un sou-tif avec la main gauche, tandis qu’il neutralise un homme de main du S.P.E.C.T.R.E avec ses pieds. Le tout bien sûr sans se décoiffer ni renverser une goutte de son Martini. Un vrai bonhomme quoi .
Ce qui à mon avis doit bien faire marrer les espions anglais, entre deux tasses de thé .

Synopsis :

Georges Smiley est l’un des meilleurs agents du « Cirque », quartier général des services secrets britanniques. Alors qu’il vient à peine de prendre sa retraite, le cabinet du premier ministre fait de nouveau appel à lui. Le centre de Moscou, leur ennemi juré, aurait un agent double, infiltré au sein du Cirque. Smiley est chargé de démasquer la taupe parmi ses anciens collègues.


L’espion qui écrivait :
Contrairement à Fleming, John Le Carré, auteur en 1974 de Tinker, Tailor, Soldier, Spy dont La taupeest l’adaptation, n’as pas eu besoin de fantasmer sur la vie des agents du MI6, car lui, il y a travaillé.

Cet homme est un agent double. C'est Kim Philby, la taupe (aucun lien de parenté avec René).

Sa carrière au sein du service de renseignement britannique prit fin après que sa couverture fut compromise par un agent double membre du MI6, Kim Philby, œuvrant pour le KGB. Voilà donc qui pose le cadre. Quand Le Carré écrit une intrigue d’agent russe infiltré du sein du MI6, il sait de quoi il parle, on le croit et on l’écoute attentivement.
Le style de John Le Carré est aux antipodes d’un Fleming porté sur le glamour et l’action.

Les héros de Le Carré sont bien plus complexes et beaucoup plus discrets que Bond. La structure de ses romans est très élaborée mettant en scène des réseaux complexes de personnages et l’action n’y tient qu’une place réduite. C’est le cas dans la « Trilogie de Karla » (La Taupe, Comme un collégien, Les Gens de Smiley), qui mettront en scène George Smiley, l’anti-James Bond.
En cela, l’adaptation que nous livre ici Tomas Alfredson est sans doute la plus fidèle des romans de Le Carré jamais porté à l’écran.

Un film anti-spectaculaire :
Alfredson
n’essaie pas de moderniser l’intrigue. Le film, comme le roman, se déroule dans les années 70, en pleine guerre froide, et il adopte un rythme lent qui laisse le temps à la complexité du scénario de s’installer.

Les mouvements de caméra sont aussi précis que lents, millimétrés et réfléchis. On est principalement dans le travelling (latéral, avant, ou arrière), en accord avec un montage tout en sobriété. Nombreux sont les plans où les protagonistes nous sont montrés pensifs devant une fenêtre la caméra s’éloignant lentement sur une musique calme mais néanmoins mystérieuse. Au sujet de la musique, la reprise swing et jazzy de « La mer » de Charles Trenet sur un final pourtant déchirant est d’une efficacité redoutable, tant elle installe un décalage qui fait naitre le malaise voulu par le réalisateur.

La construction géométrique des plans est au service du ton froid et implacablement silencieux du film.

C’est toute une atmosphère d’un implacable dépouillement qui naît ainsi dans des décors et une ambiance teintée de bleu pâle qui appui ce jeu de chasse à la taupe.

La direction d’acteurs va dans le même sens. Alfredson n’a pas peur d’installer de long silence dans les dialogues pour traduire l’introspection des personnages. Aucunes phrases inutiles, aucunes fioritures dans les dialogues, ce qui transcende comme rarement le jeu des acteurs dont la présence s’affirme de plus en plus au court de ce jeu d’espion.

Gary Oldman en premier rôle, après des années de figuration en Sirius Black, est à son sommet. Tout en réserve il ne prononcera un mot qu’après 15 minutes de film : « Je suis à la retraite ». Un espion vieillissant, lassé mais pugnace. Un rôle en or qui vaut à l’acteur une nomination aux Oscars bien méritée.
La scène où Gary Oldman, plutôt que de raconter directement à son collègue comment s’est déroulé un interrogatoire, lui rejoue face à une chaise vide est une démonstration magistrale de ce que peut apporter en puissance la retenu de la mise en scène et un jeu d’acteur posé.

Un monologue sous forme de conversation fantôme où Oldman est parfait

Il en va de même pour ce qui est de l’action. Essayez de nous nommer le dernier film d’espionnage où le réalisateur a eu le cran de ne mettre que trois coups de feu, dont l’un est étouffé par un silencieux.

Alfredson assume pleinement le ton de son film et, comme le faisait John Le Carré dans ses romans, affirme que l’espionnage ce n’est pas une virée en voitures de sport.
C’est pas à pas avancer, tapis dans l’ombre, et anticiper 3 coups à l’avance, utiliser les gens comme des pions, à l’image des pièces d’échecs qui symbolisent les suspects.

Unusual suspects, un espion est un pion

Use your brain :
Rien, absolument rien ne vous sera facilité.
Qu’on se le dise La taupe, tout comme les écrits de Le Carré , ne s’adresse pas à un public passif. Il fera appel à votre jugeote et à votre concentration, ce qui a n’en pas douter en découragera plus d’un. Il vous faudra bien 30 minutes avant d’accepter de rester dans le mystère d’une intrigue sinueuse et lente, et de lâcher prise.

Prenez « le cirque » par exemple. On comprend assez rapidement de quoi il s’agit mais ce ne sera que par déduction personnelle que l’on déduit que c’est le surnom du QG du MI6 en raison de sa localisation à Cambridge Circus.
Les dialogues en russes eux, ne sont pas sous titrés, ce qui épaissit efficacement le mystère et ajoute à l’immersion du spectateur dans le film.

Idem pour les nombreux personnages mis en scène. La retenue de la mise en scène ne vous dira pas explicitement que tel personnage est déchiré sentimentalement, ou profondément peiné. Vous le lirez dans ses yeux, dans les regards de ces acteurs au sommet de leur art qui tous parviennent à dire plus en un regard qu’en 5 minutes de dialogues. Là encore, il faut accepter. Admettre que l’implicite est la règle, et qu’il faut se fier à son ressenti.

L'intensité des regards dans ce film est impressionnante d'efficacité

Dans un monde de Blockbusters U.S aux intrigues prémâchées, où le seul effort demandé au spectateur est de ne pas faire tomber son pop-corn, La taupe se paie le luxe de faire un beau doigt d’honneur tout en flegme britannique à la paresse intellectuelle.

Si Melancholia était l’antithèse européenne des films apocalyptiques à la Roland Emmerich, La taupe est lui la réponse Germano-Britannico-Française aux films d’espions U.S aux enquêtes jouées d’avance.
Dans un monde où le cinéma américain ne cesse de s‘auto citer et de s’auto digérer (voir le reboot de la Franchise Spider-man), l’inventivité vient à présent d’Europe.
Gary Oldman a révélé en novembre dernier : « Les gens de Smiley (le troisième opus de la trilogie de Le Carré, ndlr) sera adapté (…) on a créé l’univers du film et on va s’y replonger » .  Et ça c’est une excellente nouvelle pour nous !

Vous ne voulez pas réfléchir ? Retournez voir Mission impossible 4, ou attendez Skyfall, le prochain james Bond. Pour les autres allez au cinéma prendre une bonne dose de La Taupe , et bon appétit ! C’est un RE-GAL !

La taupe, un film de Tomas Alfredson avec Gary Oldman, Colin Firth, Benedict Cumberbatch
Sortie le 08 Février au cinéma

Pr. Wicked

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