Cheval de Guerre- Steven Spielberg, le dernier des géants

Spielberg nous avait ces dernières années laissé soucieux de ce que serait son cinéma à venir.
D’habitude toujours incroyablement doué pour réinventer son propre cinéma, il avait enchaîné coup sur coup un Indiana Jones 4 archi auto caricatural (ah, le légendaire Frigo anti atomique !), puis un Tintin, bourré d’action mais sans grande imagination tant on reconnaissait scène après scènes l’iconographie classique spielbergienne (bateau naufragé, course poursuite en side car, etc.).
Ce Cheval de guerre était donc le film attendu au tournant par bon nombres de fans.
On se prenait à craindre le pire. Cheval de guerre allait-il être une reprise de Empire du Soleil, mâtiné de Soldat Ryan ?
Le thème de la guerre mondiale si cher à Spielberg et l’humanisme du sujet nous laissait tout de même espérer un beau retour aux sources pour Steven et c’est avec délice qu’au final, il réussit de nouveau à nous scotcher !
Après 40 ans de carrière et presque autant de succès, Spielberg nous prouve qu’il est encore parvenu à réinventer son cinéma. On aime ? Non ! On adore !

Synopsis :
Ce film conte l’amitié exceptionnelle qui unit un jeune homme, Albert, et le cheval qu’il a dressé, Joey. Séparés aux premières heures du conflit, l’histoire suit l’extraordinaire périple du cheval alors que de son côté Albert va tout faire pour le retrouver. Joey, animal hors du commun, va changer la vie de tous ceux dont il croisera la route : soldats de la cavalerie britannique, combattants allemands, et même un fermier français et sa petite-fille…



Dans l’ombre des maîtres :

Spielberg est un fan absolu de Michael Curtiz (Casablanca, Robin des bois). Un cinéaste qui marchait à la commande à une époque où les studios prévalaient sur les créatifs. On disait « un film Warner », ou « une production MGM », mais pas « un film de … »
Au sujet de Michael Curtiz, auquel il se compare souvent, Spielberg dit :
– « Il est ma référence. Il a commencé à tourner en 1912 et a réalisé son dernier film, « Les Comancheros », en 1961. Entre-temps, il a fait 150 films et a touché à tous les genres : western, policier, comédie musicale, drame, cape et épée, péplum, fantastique, boxe, espionnage… Il était éclectique, et, en même temps, son style visuel était très fort, malgré la contrainte des scénarios qu’on lui attribuait (…) Pourtant Curtiz faisait partie de ces rares réalisateurs qui pouvaient travailler sur des projets personnels, de temps en temps. Parmi ceux-ci, il y avait Frank Capra, Victor Fleming, John Ford, George Cukor, Preston Sturges ».

Visuellement l’héritage est flagrant. Prenez les scènes de combats dans le premier Indiana Jones, Spielberg à choisis de filmer surtout les ombres gigantesques portées sur les mur. Un effet de mise en scène visuellement somptueux qu’on doit à Curtiz dans son Robin des Bois de 1938.
Pour l’affiche de Tintin, ne pas penser à la dernière scène de Casablanca , tout en imperméable perdu dans la brume est assez difficile.

des brumes de "Casablanca" à celle de "Tintin", des ombres de "Robin des Bois" à celles de "Indy". Spielberg est un classique.

Spielberg est un cinéphile qui connaît ses classiques, et qui les honore. Avec Cheval de guerre c’est une superbe fresque classique qu’il met en scène.
Classique dans sa structure déjà.

L’introduction plante le décor, les personnages, les enjeux, de manière claire et rapide mais néanmoins solide. Lieux, personnages et enjeux nous sont dévoilés pendant une vingtaine de minutes avant que l’odyssée du cheval ne commence. S’en suivra alors un parcours initiatique au sens premier du terme, chaque homme croisant la route de Joey, le cheval, en sortira grandit humainement, à commencer par le jeune Albert.

Au niveau de la mise en scène Spielberg puise son inspiration chez les plus grands.
Le début du film avec ses larges plans somptueux sur la campagne Irlandaise nous renvoie directement à Qu’elle était verte ma vallée  ou L’homme tranquille  de John Ford, avec ses valeur profondément familiale et rurale de l’Angleterre profonde du début du 20 éme siècle, où sur un petit lopin de terre va se jouer un morceau de la grande Histoire.

Un petit bout de terre à cultiver sous le grand ciel d'Irlande, où va se jouer la grande Histoire

Dans Cheval de Guerre la survie de la famille dépend du travail de cette terre nourricière et de la capacité de ce cheval à traîner le soc qui permettra d’y faire pousser le gagne-pain de la famille Narracott .
Des plans larges sur de grands espaces indispensables étant donné l’importance de la terre dans le récit donc mais aussi de par son personnage principal, Joey le cheval, dont les déplacements sont bien mieux rendus en plan larges que serrés.
L’utilisation de la largeur de l’écran est magnifique de vallons, en collines, à la manière de Peter Jackson qui nous plongeait au cœur de Hobittebourg, Spielberg nous immerge dans l’Irlande du début du XXéme siècle de manière splendide.
Le classicisme du récit est aussi celui du parcours éducatif de Albert dans la tradition des grands romans du XIXéme siécle. Traversant la guerre comme son cheval il deviendra à travers les épreuves un homme, marqué moralement, physiquement, qui aura quitté l’enfance pour affronter sa vie d’adulte.
La mise en scène du final du film sur un contre-jour cramoisi à la Autant en emporte le vent, achève de faire chavirer notre cœur de fan du grand Hollywood.
Les images de Cheval de Guerre sont tout simplement parmi les plus belles jamais vu au cinéma depuis bien longtemps.

De la propriété en Virginie des O'Hara à celle des Narracott en Irlande. Du grand cinéma, tout simplement.

Mon cheval ce héros :
La puissance du film est avant tout basée sur le profond humanisme de l’histoire claire et simple du récit dont il est issu.

une image de la piéce de Broadway

Cheval de guerre était un livre paru en 1982, puis devint une pièce. Une pièce qui à profondément ému Spielberg par son message : au milieu de l’horreur, de la guerre, de la folie des hommes, seul la noblesse d’un cheval est capable de refaire sortir les meilleurs côtés d’un humain.
Ce message d’amour associé à la simplicité enfantine du récit de l’enfant qui cherche son cheval a bouleversé Spielberg qui a su charger son film de ces mêmes messages.

Et pourtant ce n’était pas évident. Non, pas du tout même car le roman est écrit à la première personne, et ce narrateur n’est autre que le cheval lui-même.
Spielberg
n’avait pas d’autre choix donc que de coller l’intrigue à son cheval faisant fi des Hommes qu’il croisera sur son chemin.

Une nécessité narrative qui a pour conséquence d’entraîner le film sur des terrains inattendus pour le réalisateur.
Lui qui aime profondément l’humain au point d’épargner la petite fille au début du Monde perdu , qui s’intéresse avant tout à la famille, va ici arracher le spectateur à la famille Narracott pour le plonger, comme Joey, au cœur de la guerre.

L'image métaphorique, d'un monde vu à travers les yeux d’un cheval .

Joey croisera des gens nobles, attachants, mais dont la mort sera nécessaire pour qu’il puisse continuer à traverser la guerre, et que le récit avance.
Cela entraîne donc beaucoup moins de sympathie que d’habitude de la part de Spielberg pour ses personnages.

In Janusz we trust :

Le film est servi par la photo absolument divine du décidément génial Janusz Kaminski qui officie sur les films du cinéaste depuis La liste de Schindler.

La cadence infernale de tournage du stakhanoviste Spielberg (environ 2 films par an) n’est possible que parce qu’il travaille à l’ancienne : toujours avec la même équipe.
John Williams à la musique (belle à pleurer sur ce film), Kathleen Kennedy et Frank Marshall à la production depuis E.T. (co fondateurs de Amblin), Michael Kahn au montage (depuis Rencontre du 3éme type),et donc Janusz Kaminski à la direction photographique.

Spielberg parle de Janusz Kaminski comme étant un peintre de la lumière. Excellente définition visible dés leur première collaboration sur "La liste de Schindler".

Kaminski apporte par son image granuleuse et désaturée (c’est à dire à laquelle on a enlevé presque toutes les couleurs pour l’amener proche du noir et blanc) un côté cru et adulte auxquels les films de Spielberg étaient en total opposition auparavant.
Il suffit de mettre côte à côte la douceur édulcorée d’une image d’un film des années 80 de Spielberg, à ceux mis en image par Kaminski pour être frappés par le monde qui sépare ces deux visions.

Empire du Soleil / Intelligence artificielle - de la photographie "film d'aventure des années 80 à l'ére d'une image mature

La collaboration entre les deux hommes, après tant de films partagés, atteint ici un sommet de beauté.
On a déjà évoqué la mise en image somptueuse de l’Irlande verdoyante, mais la photographie si personnelle de Kaminski prend toute son envergure dans les scènes de guerres qui égrènent le film.
De l’acheminement quasi impossible d’un canon en haut d’une colline, à la plongée dans la vie des tranchées en passant par des scènes de nuits enneigées dans une infirmerie, Kaminski donne au film de Spielberg des images d’une puissance rare. Crues, mais belles , comme celles de la liste de Schindler.
L’art du monsieur culmine dans la scène clé du film où deux camps opposés, le temps du sauvetage du cheval enchevêtré dans le no man’s land, oublient leur différents et secourent la bête.

Quand les frontières s’effondrent devant la détresse d'un animal. La scène clé du film, photographiée magnifiquement par Kaminski

Tout en contre-jour bleu pâle, le temps se suspend, l’animal fédère les hommes, et l’image sobre et puissante de Kaminski porte au tréfonds du cœur le message humaniste du film qui est résumé dans cette scène.

On pensait Spielberg fatigué, le voilà qui renaît de ses cendres avec un grand film classique, mis en image selon les canons hollywoodiens classiques (autant en emporte le vent), et moderne (grâce à Janusz Kaminski ).
Toujours aussi boulimique Spielberg finit de monter Lincoln avec Daniel Day Lewis dans le rôle-titre, et enchaînera avec Robocalypse, pour rejoindre la science-fiction délaissée depuis Minority Report.
Dieu existe. Et il fait du cinéma. Merci Steven.

Cheval de guerre, de Steven Spielberg avec Jeremy Irvine, Emily Watson, Peter Mullan
Actuellement au cinéma

Pr.Wicked

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